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1966 · Épisode 4

L'Iran

1966

Téhéran s'appelait le Paris du Moyen-Orient. Des femmes en minijupe et des poètes qui récitaient Hafez. Un pays sur le point de tout perdre — sans le savoir.

⏱ ~20 min de lecture 📅 Avril 2026 🌍 Série Culture & Société
2086 · Dans 60 ans

Tes petits-enfants auront l'âge que tu as aujourd'hui.

Ils vivront dans un monde que tu ne reconnaîtrais pas. L'intelligence artificielle aura tout restructuré. L'écart entre 2026 et 2086 sera probablement le plus grand que l'humanité ait jamais accompli en une génération.

Tes grands-parents ont déjà vécu quelque chose d'analogue. Mais pour les Iraniens, la rupture n'a pas mis soixante ans à arriver. Elle a mis quelques mois. Et un matin de février 1979, le monde qu'ils connaissaient a cessé d'exister.

Voilà à quoi il ressemblait, treize ans avant.

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Nous sommes en 1966. Mohammad Reza Shah Pahlavi règne depuis 1941. Il a 47 ans, il est à l'apogée de sa puissance — et il est convaincu d'avoir trouvé la formule pour faire de l'Iran une grande puissance du XXe siècle. Sa Révolution Blanche, lancée en 1963, a redistribué des terres, donné le droit de vote aux femmes, lancé un Corps des alphabétiseurs pour les campagnes. L'argent du pétrole coule. Téhéran grandit à une vitesse stupéfiante.

On appelle Téhéran le "Paris du Moyen-Orient" — formule qui fait sourire les Parisiens et qui contient néanmoins une part de réalité. Dans les quartiers nord de la ville, les boutiques françaises ont pignon sur rue, les femmes portent les mêmes robes que sur les boulevards parisiens, le français est la deuxième langue de l'élite, et les cinémas projettent les films de la Nouvelle Vague. L'Iran produit lui-même un cinéma remarquable — Dariush Mehrjui, Abbas Kiarostami qui n'a que 26 ans et commence à peine.

Et dans l'ombre de tout ça — la SAVAK. La police secrète du Shah, formée par la CIA et le Mossad, qui écoute, surveille, arrête et fait disparaître. Un Iran brillant en surface, fracturé en profondeur. Commençons par la vie elle-même.

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Une journée ordinaire — Téhéran, un mardi de novembre 1966

Elle s'appelle Maryam. Elle a 28 ans. Elle est institutrice dans une école de filles du quartier de Vanak, dans le centre-nord de Téhéran. Elle gagne 3 200 rials par mois — un salaire correct pour une femme de son âge, rendu possible par la Révolution Blanche qui a ouvert l'enseignement public aux femmes il y a quelques années. Elle habite un appartement de trois pièces avec son mari Ali, qui travaille dans les bureaux d'une compagnie de négoce. Ils n'ont pas encore d'enfants — ils en parlent, mais Maryam veut d'abord enseigner encore quelques années. Sa mère trouve ça bizarre. Ses collègues comprennent.

Chaque matin, avant de partir, Maryam glisse dans son sac le petit diwan de Hafez que son père lui a donné à l'âge de quatorze ans. Le livre est usé, les pages gondolées par l'humidité de plusieurs hivers. Elle ne l'emporte pas pour l'enseigner — elle ne l'enseigne pas, la poésie classique c'est pour les lycées. Elle l'emporte parce qu'elle pratique le fal-e Hafez : quand une décision la préoccupe, ou quand elle a besoin de quelque chose qu'elle ne saurait pas nommer, elle ferme les yeux, pense à sa question, et ouvre le livre au hasard. Le vers qui tombe est la réponse. C'est une pratique que ses parents lui ont transmise, et leurs parents avant eux, et les persans depuis six siècles. Voilà sa journée.

Téhéran · Novembre 1966
Maryam, institutrice, 28 ans — une journée ordinaire
6h30
Le thé d'abord. Toujours le thé d'abord. Le samovar est allumé depuis cinq minutes, l'eau frémit, le thé infuse dans la petite théière posée dessus. L'odeur du thé noir se mélange à celle du pain — Ali est allé chercher le sangak avant l'aube, le boulanger qui cuit sur des galets plats, une odeur de four à bois et de farine qui remonte dans l'escalier et entre sous la porte. Maryam mange seule — du pain sangak encore chaud, du fromage blanc, des noix, un peu de miel. Dehors, les premiers klaxons de Téhéran commencent. Dans cette ville, on klaxonne comme on respire — bref, sans agressivité particulière, juste pour dire qu'on est là. Le Damavand est visible à travers la fenêtre ce matin. Ali dort encore.
7h15
L'arrêt de bus. Quelques femmes, quelques hommes, tous en manteau d'automne. Maryam ne porte pas le voile pour aller au travail — elle n'y est pas obligée. Depuis la Révolution Blanche, la modernisation vestimentaire s'est imposée dans la ville. Dans les quartiers nord, le chador est rare chez les femmes qui travaillent. Dans les quartiers sud, autour du bazar, c'est l'inverse. Deux Téhéran sur le même bus.
8h00
L'école. Vingt-huit filles entre 8 et 10 ans qui arrivent en bavardant. Certaines viennent de familles modernes — mères qui travaillent, pères fonctionnaires. D'autres viennent du sud de la ville — familles plus traditionnelles, pères qui ont hésité avant d'envoyer leur fille à l'école. Maryam les traite exactement pareil. C'est pour ça qu'elle fait ce métier. Pas pour enseigner la grammaire — pour leur montrer que le monde leur appartient autant qu'à n'importe qui.
10h30
La récréation. Maryam boit son thé dans la salle des maîtresses. Ses collègues parlent de tout — d'un film qui vient de sortir au cinéma, du discours du Shah à la radio hier soir, du prix du riz qui monte. Personne ne parle de politique réelle. Ce n'est pas de la discrétion — c'est une habitude installée si profondément qu'elle n'est même plus perçue comme de la prudence. On ne parle pas de politique. C'est comme ça. Les murs ont des oreilles et tout le monde sait ce que ça veut dire.
13h30
Le déjeuner à la maison — le grand repas de la journée. Ali est rentré. Du chelo kabab aujourd'hui — du riz à la vapeur avec de la viande grillée, du sumac, du beurre fondu qui fond dans le riz chaud. Et sur la table, comme à chaque repas, le plateau d'herbes fraîches : ciboulette, menthe, radis, cresson. L'Iran se mange avec des herbes. Ce n'est pas de la garniture — c'est aussi important que le plat principal. Ils mangent ensemble, ils parlent de la journée. Le repas dure une heure.
16h00
Une visite chez Mme Sadeghi, la voisine du dessus. Du thé, des graines de pastèque séchées, des pistaches. On parle des enfants, du quartier, d'une noce la semaine prochaine. Ces visites spontanées, sans invitation préalable, font partie de la texture sociale iranienne. Le ta'arof veut qu'on refuse la première fois qu'on vous offre quelque chose — "non, non, ne vous donnez pas cette peine" — et qu'on accepte à la troisième insistance. Tout le monde connaît le jeu. Tout le monde y joue avec sincérité.
19h00
La radio. La Radio Nationale Iranienne diffuse de la musique persane classique — le dastgah Shur ce soir, mélancolique et beau. Ali lit le journal. Maryam reprend le diwan de Hafez. Elle lit un ghazal à mi-voix — cette forme poétique de quatorze siècles que tout Iranien éduqué connaît comme d'autres connaissent leurs prières. La langue de Hafez, c'est le persan du XIVe siècle, et elle est encore parfaitement compréhensible. La langue a peu changé. C'est une des choses extraordinaires de la culture persane.
21h30
Un verre de doogh — le yaourt salé iranien dilué — avant de dormir. L'Iran est un pays de vin depuis des millénaires — Shiraz a donné son nom au cépage — et on boit du vin dans les foyers modernes de 1966, dans les restaurants et les soirées privées. Ali boit parfois une bière. La nuit s'installe sur Téhéran. Le Damavand a disparu dans l'obscurité. Maryam s'endort avec les vers de Hafez qui tournent doucement dans sa tête.

Maryam n'est pas exceptionnelle. Elle est représentative d'une génération de femmes iraniennes urbaines qui ont saisi les opportunités ouvertes par la Révolution Blanche — l'éducation, le travail, la mobilité — tout en restant profondément ancrées dans la culture persane millénaire. Ce n'est pas une contradiction. C'est la richesse d'un pays qui n'a jamais eu à choisir entre ses racines et son avenir.

Jusqu'en 1979.

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La table iranienne — le riz, le safran et l'hospitalité absolue

La table iranienne de 1966 est l'une des grandes cuisines du monde — et l'une des moins connues à l'étranger. Ce n'est pas la cuisine arabe avec laquelle on la confond parfois. Ce n'est pas non plus la cuisine turque. C'est quelque chose de distinct, de très ancien, de très raffiné.

Le riz — berenj — est au centre de tout. Pas du riz bouilli comme en Asie du Sud-Est. Du riz chelo — cuit à la vapeur avec une méthode qui prend une heure et produit une croûte dorée croustillante au fond de la casserole, le tahdig, qui est la partie la plus convoitée du repas. Obtenir un bon tahdig est un art. Les femmes iraniennes en sont fières comme les boulangers français de leur mie.

L'hospitalité iranienne n'est pas une option. C'est une obligation morale, culturelle, presque spirituelle. Si quelqu'un entre dans votre maison à l'heure du repas, il mange avec vous. Sans question. Sans hésitation. Et si vous refusez trois fois avant d'accepter — le ta'arof — vous n'êtes pas hypocrite. Vous êtes poli. La différence est réelle et chacun la comprend.

Sur chaque table, le plateau d'herbes fraîches — sabzi khordan. Ciboulette, menthe, basilic, cresson, radis. On les mange à main nue, comme du pain. Avec le fromage blanc, avec le riz, avec n'importe quoi. Ce plateau dit quelque chose sur le rapport iranien à la fraîcheur, à la nature, au goût simple des choses vraies.

Le safran de Khorasan — le meilleur du monde, cultivé dans la plaine de Ghaen depuis des millénaires — parfume les plats de fête, dore le riz du mariage, colore le poulet mijoté. L'Iran produit 90 % du safran mondial en 1966. C'est une richesse que personne dans le pays ne mesure vraiment parce qu'elle a toujours été là.

Et cette cuisine généreuse, patiente, saisonnière, ne tenait pas seulement à une culture culinaire millénaire. Elle tenait aussi à un pays qui, malgré ses contradictions, n'avait pas encore décidé que le temps était une ressource trop rare pour bien manger.

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L'argent — le pétrole et ce qu'il cachait

L'Iran de 1966 est un pays pétrolier en plein essor. Les revenus du pétrole — nationalisé depuis 1951, mais géré depuis 1954 par un consortium international dans lequel le gouvernement iranien reçoit 50 % des bénéfices — transforment rapidement l'économie urbaine. Téhéran grandit, se modernise, s'électrifie.

Mais ce pétrole crée une économie à deux vitesses d'une brutalité rarement discutée. Dans les quartiers nord de Téhéran — Shemiran, Niavaran — vivent les familles de l'élite qui ont bénéficié du régime, les généraux, les technocrates, les importateurs. Leurs maisons ont des jardins, des piscines, des voitures américaines dans la cour. Dans les quartiers sud — Nasser Khosrow, Javadiyeh — vivent des familles d'ouvriers et de ruraux récemment arrivés de province, dans des conditions qui contrastent violemment avec la prospérité affichée.

Les prix en 1966 — ce que coûtait la vie courante
2 RUn pain sangak (lavash)
1 RUn ticket de bus
15 RUn verre de thé au chaikhane
20 RPlace de cinéma
~1 200 RLoyer mensuel d'un appartement modeste Téhéran
~0,30 RUn litre d'essence (pétrole = richesse nationale)
3 200 RSalaire mensuel d'une institutrice (Maryam)
Très rareCrédit à la consommation — la dette reste taboue
Le paradoxe du pétrole

Les revenus pétroliers créent une illusion de richesse nationale qui masque des inégalités structurelles croissantes. Le Shah investit massivement dans l'armée, les grands projets d'infrastructure et la modernisation des villes — mais peu dans le développement rural, où vit encore plus de la moitié de la population. Les paysans qui arrivent à Téhéran cherchant un emploi trouvent une ville qui ressemble à Paris en surface et n'a pas d'emplois pour eux. Cette frustration, accumulée pendant vingt ans, sera l'une des forces qui alimenteront la révolution.

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Le travail — la modernisation à marche forcée

L'Iran de 1966 connaît une transformation économique brutale. En quinze ans, des millions de personnes ont quitté les campagnes pour les villes. L'industrialisation s'accélère — usines textiles, aciéries, raffineries, industries alimentaires. Le Plan de développement du gouvernement crée des emplois dans l'administration publique, dans les grandes entreprises d'État, dans l'armée — qui est l'un des principaux employeurs du pays.

Pour les femmes comme Maryam, les opportunités ouvertes par la Révolution Blanche sont réelles. L'enseignement, la médecine, l'administration — ces secteurs s'ouvrent à elles d'une façon qui n'existait pas pour leurs mères. Ce n'est pas universel — dans les campagnes et dans les familles religieuses traditionnelles, les femmes ne travaillent pas hors du foyer. Mais dans les villes, quelque chose change.

Quelques chiffres — Iran 1966
25 MHabitants (dont ~40 % urbains)
~2,7 MPopulation de Téhéran
~6 %Croissance annuelle du PIB
90 %Part de l'Iran dans la production mondiale de safran
2eRang mondial de l'Iran pour les réserves prouvées de pétrole
GratuitEnseignement public — réforme de 1963
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Le bonheur — ou plutôt la poésie comme refuge

L'Iran de 1966 ne donne pas à ses habitants la sécurité tranquille de la France ouvrière, ni l'appartenance communautaire de l'Angleterre industrielle, ni le sens collectif du Japon du miracle. Ce qu'il donne est différent, plus fragile, et plus beau.

Il donne la poésie.

Le persan est peut-être la langue du monde qui entretient le rapport le plus vivant avec sa propre littérature classique. Hafez est mort en 1390. Et en 1966, chaque Iranien éduqué connaît par cœur des dizaines de ses vers — pas comme curiosité historique, mais comme ressources pour la vie quotidienne. Quand Maryam ouvre son diwan au hasard, elle ne fait pas un geste folklorique. Elle fait quelque chose que des millions d'Iraniens font chaque jour, depuis six siècles.

Rumi, Saadi, Ferdowsi, Hafez — ces poètes sont des contemporains psychologiques. Ils disent des choses sur le deuil, l'amour, le doute, la joie, qui restent vraies. Cette profondeur temporelle — cette capacité à puiser dans quatorze siècles de sagesse formulée en vers — est une ressource que peu de cultures au monde ont préservée aussi vivante.

Et dans un pays où on ne peut pas parler librement de politique, où les murs ont des oreilles, où la SAVAK peut frapper à n'importe quelle porte — la poésie est aussi un espace de liberté que personne ne peut complètement confisquer. Un vers de Hafez peut dire en 1966 ce qu'on n'oserait pas dire autrement. Et tout le monde comprend.

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Trois villes — Téhéran, Ispahan, Machhad en 1966

🏙️ Téhéran — deux villes dans une

Téhéran en 1966 est vraiment deux villes qui ne se parlent presque jamais. Au nord — Shemiran, Niavaran, Elahiyeh — les familles de l'élite dans leurs villas entourées de jardins, leurs Chevrolet et leurs Mercedes dans la cour, leurs filles qui reviennent de Paris ou de Londres avec des diplômes. La nuit, les cabarets du Lalehzar — le "Broadway iranien" — proposent des orchestres, des danseuses, du vin, de l'ambiance. Le cabaret Moulin Rouge de Téhéran accueille des artistes venus de partout.

Au sud — autour du Grand Bazar, dans les ruelles de Nasser Khosrow, dans les quartiers populaires où les familles rurales récemment arrivées s'entassent — c'est une autre ville. Plus religieuse, plus traditionnelle, plus méfiante envers la modernisation que le Shah impose d'en haut sans leur demander leur avis. C'est ici, dans ces mosquées et dans ces ruelles, que les idées de Khomeini — exilé à Najaf depuis 1964 — circulent dans des cassettes audio copiées à la main.

🕌 Ispahan — la moitié du monde

"Ispahan est la moitié du monde" — Isfahan nesf-e jahan ast — dit le proverbe persan. Ce n'est pas de la modestie. La Place du Shah, entourée de la Mosquée du Shah, de la Mosquée du Cheikh Lotfollah, du Palais Ali Qapu et du Grand Bazar, est l'une des plus belles du monde. Construite au XVIIe siècle par Shah Abbas I, elle est en 1966 vivante, habitée, traversée par des calèches et des enfants qui jouent.

Dans un atelier du bazar, un artisan frappe le cuivre au marteau depuis six heures du matin. Chaque coup est précis, légèrement incliné, creuse un motif floral que son père lui a appris, et que son père avait appris du sien. Le plateau qu'il fabrique sera fini dans deux jours. Il ne sait pas où il ira — peut-être dans une maison de Téhéran, peut-être acheté par un touriste allemand. Il s'en moque. Ce qui compte, c'est le geste. Le bruit du marteau sur le métal résonne dans la ruelle depuis le matin. Les voisins l'entendent sans l'écouter. C'est le son du quartier depuis toujours.

Le soir, sous les arches du Pol-e Khaju — le vieux pont de briques rouges sur le Zayandeh Rud — des hommes s'assoient pour fumer et réciter des vers. L'eau du fleuve fait un bruit sourd contre les piliers. Quelqu'un commence un ghazal de Hafez. Un autre reprend le vers suivant. Ils continuent ainsi dans la nuit qui descend, comme si personne n'avait besoin de dormir.

☪️ Machhad — l'autre Iran

Machhad est à deux mille kilomètres de Téhéran — et dans un autre monde. La ville sainte, le tombeau de l'Imam Reza, huitième imam des chiites. Chaque année, des millions de pèlerins affluent — d'Iran, d'Irak, d'Asie centrale. L'atmosphère y est profondément religieuse. Les femmes portent le chador. Les mollahs enseignent dans les séminaires (hawza). La modernisation du Shah y est accueillie avec méfiance, voire avec hostilité.

En 1966, c'est Machhad qui ressemble le plus à l'Iran qui émergera en 1979. Pas parce que Machhad est en retard — mais parce que Machhad a choisi de préserver quelque chose que Téhéran était en train de perdre. Lequel des deux avait raison ? La question n'a pas de réponse simple, et le fait qu'elle n'en ait pas est l'une des douleurs permanentes de l'histoire iranienne moderne.

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La rue le soir — une scène ordinaire

Boulevard Pahlavi · Téhéran · 20h · Novembre 1966

Les platanes ont perdu leurs feuilles. Sur les trottoirs larges du boulevard, leurs branches nues dessinent des arabesques noires contre les néons des boutiques. Une odeur de koofteh — boulettes de viande mijotées dans du bouillon de tomate et d'épices — flotte depuis un restaurant dont la porte est entrouverte. Quelqu'un à l'intérieur rit fort. Le son sort dans la rue et s'y dissout.

Des couples se promènent. Des femmes en manteau et foulard léger. Des femmes en chador. Des femmes sans rien sur la tête — cheveux noirs lâchés, rouge à lèvres. Les trois coexistent sur le même trottoir sans que personne n'y trouve à redire. En 1966, c'est encore possible.

Un marchand de graines rôties pousse son chariot — pistaches, graines de pastèque, pois chiches grillés. L'odeur de sel et de fumée tiède. Un homme s'arrête, tend quelques rials sans marchander, emplit une pochette en papier journal et repart en croquant. Ce geste-là est le même depuis des générations.

Un groupe de jeunes hommes sort d'un cinéma. Ils discutent avec animation. Quelqu'un cite une réplique du film. Quelqu'un d'autre répond avec un vers de Hafez. Les deux se mélangent dans la même conversation sans que personne ne s'en étonne.

Treize ans plus tard, certains de ces cafés fermeront. Certains de ces films ne pourront plus être projetés. Certaines de ces femmes sans voile devront choisir entre fuir et se couvrir.

Mais ce soir-là, la rue vit simplement.

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La SAVAK — la peur qui n'a pas de nom

L'Iran de 1966 a son équivalent des jumeaux Kray et de la French Connection — mais il est radicalement différent, et infiniment plus menaçant. Parce que la menace ne vient pas du crime organisé. Elle vient de l'État lui-même.

La SAVAK — Sazman-e Ettelaat va Amniyat-e Keshvar, Organisation de renseignement et de sécurité nationale — a été créée en 1957 avec l'aide de la CIA et du Mossad. Elle surveille, écoute, infiltre. Elle arrête les opposants politiques — communistes, nationalistes, islamistes, intellectuels trop critiques. Dans ses prisons, des gens disparaissent. Dans ses interrogatoires, des gens ne ressortent pas comme ils y sont entrés.

Ce qu'elle crée dans la vie ordinaire est subtil et profond : une auto-censure généralisée. On ne parle pas de politique dans les lieux publics. On ne critique pas le Shah — ou alors en chuchotant, avec des métaphores, derrière des portes fermées. Cette retenue n'est pas de l'indifférence politique — les Iraniens sont profondément politiques. C'est de la survie.

Dans les chaikhane, dans les ruelles du bazar, dans les conversations de famille, circule une forme de communication codée héritée de siècles d'occupation et de tyrannie : la vérité dite en biais, habillée de poésie, enveloppée de plaisanterie. C'est le ta'rif poétique, la ruse du faible face au fort. Hafez lui-même écrivait comme ça.

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Les valeurs — l'honneur, l'hospitalité et les sept siècles de Hafez

La valeur centrale de la société iranienne de 1966 — dans toutes ses classes, dans toutes ses régions — est l'hospitalité. Non pas comme politesse sociale, mais comme obligation morale profonde. Recevoir quelqu'un chez soi, c'est lui offrir protection. Le refuser, ce serait une honte que le ta'arof — le code d'honneur et de politesse — rend structurellement impossible.

Le ta'arof lui-même est souvent mal compris par les étrangers. On refuse trois fois avant d'accepter — mais tout le monde sait qu'au troisième refus, on veut dire oui. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est un système d'interactions sociales qui dit : je te donne la possibilité de te désengager sans perdre la face. Tu mérites cette possibilité. C'est un acte de respect.

Et puis il y a la poésie — présente dans la langue, dans les conversations, dans les décisions. Un Iranien qui veut exprimer quelque chose de complexe ne cherche pas des mots nouveaux. Il cherche dans sa mémoire le vers de Hafez ou de Saadi qui le dit déjà, mieux qu'il ne pourrait le faire lui-même. La littérature n'est pas un loisir cultivé — c'est un mode de pensée.

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Forough Farrokhzad — la voix qui allait se taire

En 1966, Forough Farrokhzad a 31 ans. Elle est la plus grande poète iranienne du XXe siècle — et l'une des voix féminines les plus fortes de toute la poésie mondiale de l'époque. Ses recueils — Tavaludy Digar (Une autre naissance), Asyan (Le péché) — ont transformé la poésie persane en la libérant de ses conventions formelles et en y introduisant le corps féminin, le désir, la révolte.

Elle a choqué. Elle a été attaquée par les conservateurs religieux. Elle a été célébrée par les intellectuels progressistes. Elle a continué à écrire.

En 1967 — un an après cette journée de novembre 1966 — elle mourra dans un accident de voiture à Téhéran. Elle avait 32 ans. La perte sera immense pour la culture iranienne. Et après 1979, ses livres seront interdits pendant des années.

En 1966, elle est encore vivante. Ses vers circulent. Les femmes comme Maryam les connaissent et les aiment sans toujours oser le dire à voix haute dans certains milieux.

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Mohammad Reza Shah — l'homme qui voulait tout trop vite

Mohammad Reza Shah Pahlavi a 47 ans en 1966. Il règne depuis 1941. Il a été humilié en 1953 — contraint de fuir à Rome pendant quelques jours quand le Premier ministre Mossadegh semblait avoir pris le pouvoir — avant d'être rétabli sur son trône grâce à un coup d'État soutenu par la CIA et le MI6 britannique. Cette humiliation ne le quitte jamais.

Son projet est clair et ambitieux : faire de l'Iran une grande puissance — la "Civilisation Grande" (Tamaddon-e Bozorg) — en le modernisant à marche forcée. L'armée, l'industrie, l'éducation, les infrastructures. Il se voit comme le continuateur d'une lignée impériale persane de 2 500 ans — et en 1971 il organisera une fête grandiose à Persépolis pour le célébrer, au coût de 200 à 300 millions de dollars, pendant que des Iraniens meurent de faim dans les provinces du sud.

C'est la contradiction fondamentale du Shah : il veut moderniser un pays sans démocratiser ses institutions. Il veut le progrès sans la liberté. Cette combinaison — croissance économique + répression politique — fonctionne pendant vingt ans. Puis elle explose.

« L'Iran sera une grande puissance d'ici 1983. Nous rejoindrons le club des nations industrielles avancées. »— Mohammad Reza Shah, vers 1966

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Pendant ce temps, ailleurs — France, USA, Arabie Saoudite en 1966

🇫🇷 France · 1966

De Gaulle sort de l'OTAN, parle de grandeur. La France de 1966 ressemble à l'Iran de 1966 sur un point inattendu : deux pays qui cherchent une voie entre l'influence américaine et leur propre identité culturelle. La France y parvient dans la continuité démocratique. L'Iran y parvient dans la contradiction autoritaire.

🇺🇸 États-Unis · 1966

L'Amérique est omniprésente en Iran — le coup de 1953, les conseillers militaires, les techniciens pétroliers, la culture pop. Les jeunes de Téhéran nord écoutent les Beatles et James Brown. Cette américanisation accélérée est l'une des lignes de fracture qui alimentera le ressentiment populaire de 1979.

🇸🇦 Arabie Saoudite · 1966

L'autre grand pays pétrolier du Moyen-Orient prend exactement le chemin inverse de l'Iran. Pas de Révolution Blanche, pas de droits pour les femmes, pas de modernisation vestimentaire. La famille Saoud consolide son pouvoir en s'appuyant sur les oulémas wahhabites. Deux visions de l'islam et de la modernité en collision — une rivalité qui façonnera le Moyen-Orient pour des décennies.

🌍 Ce que l'Iran a que les autres n'ont pas

La combinaison Iran 1966 est unique au monde : une civilisation de 3 000 ans, une langue poétique vivante, une révolution en cours qui améliore vraiment certaines vies, une culture de l'hospitalité et du raffinement sans équivalent — et une police secrète qui surveille tout ça. La lumière et l'ombre, inséparables.

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Ce qui a changé — et comment tout a disparu en quelques mois

Dans les autres épisodes de cette série, la disparition a été lente. La boulangerie française a fermé quand la grande surface a ouvert. Les docks londoniens ont décliné sur vingt ans. L'emploi à vie japonais a craqué progressivement dans les années 1990.

Pour l'Iran, ce fut différent.

Ce que le Shah n'avait pas compris — ce que personne n'avait vraiment compris avant que ça arrive — c'est qu'on ne peut pas moderniser un pays sans lui donner voix au chapitre. Qu'on ne peut pas redistribuer des terres, envoyer des femmes à l'université, construire des autoroutes, et maintenir en même temps une police secrète qui fait taire toute critique. La contradiction entre le projet et la méthode était insoutenable. Elle a mis vingt ans à exploser. Mais elle a fini par exploser.

Et la révolution de 1979 n'a pas été faite par les islamistes seuls. C'est là son ironie la plus douloureuse. Elle a été faite par une coalition improbable et provisoire : les islamistes de Khomeini, les marxistes du Tudeh, les nationalistes du Front National, les intellectuels laïcs, les étudiants de gauche, les bazaari (marchands du bazar) ruinés par la concurrence des importations du Shah, les paysans déçus de la réforme agraire. Tous voulaient renverser le Shah. Aucun n'avait le même Iran en tête pour après.

Les laïcs pensaient qu'ils partageaient le pouvoir avec les religieux. Les marxistes pensaient qu'ils allaient conduire la révolution vers le socialisme. Les femmes qui avaient manifesté sans voile pensaient qu'elles manifestaient pour leur liberté.

En 1980-81, la plupart comprirent leur erreur. Beaucoup le payèrent de leur vie.

En 1977, les premières manifestations. En 1978, les grandes grèves, les foules dans les rues. Le 16 janvier 1979, le Shah quitte l'Iran — pour ne jamais y revenir. Il mourra en exil en 1980. Le 1er février 1979, Khomeini atterrit à Téhéran après quinze ans d'exil. Le 11 février 1979, la révolution est accomplie.

En quelques mois, tout change. Les cabarets ferment. Le vin disparaît des restaurants. Le voile devient obligatoire pour les femmes dans l'espace public. Les universités sont épurées. Des milliers d'Iraniens fuient — vers Paris, Los Angeles, Toronto, Londres. Ils emportent leurs tapis, leurs photos, leurs éditions de Hafez, et un pays qu'ils ne reverront jamais.

Rien ne s'est effondré lentement.
Tout a brûlé en quelques mois.
Et certaines choses ne se reconstruisent pas.

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Ce monde existe encore — voilà où

L'Iran de 1966 est l'épisode le plus douloureux de cette série — parce que ce monde-là n'a pas disparu progressivement, remplacé par quelque chose d'autre. Il a été effacé brutalement.

Mais les éléments qui le composaient — l'hospitalité absolue, la poésie comme langue de vie, la table généreuse et lente, la coexistence de la modernité et de la tradition millénaire — existent encore ailleurs. Dans d'autres pays. Sous d'autres formes. Avec d'autres langues.

Tbilissi · Un soir de novembre · 2026

Tu es invité à dîner chez quelqu'un que tu connais depuis deux jours.

La table est couverte de plats que tu n'as pas demandés. Le vin de la région, fait par le grand-père. Le pain cuit ce matin.

Ton hôte lève son verre et dit quelques vers d'un poète du XIIe siècle que tout le monde connaît.

Tu comprends que tu es dans une culture qui n'a pas décidé que le passé était encombrant.

Pas la Géorgie. La manière d'accueillir.

On ne quitte pas un pays. On quitte une manière de vivre.

🇬🇪Géorgie L'hospitalité absolue, la table comme institution sacrée, la poésie vivante, la continuité culturelle millénaire 🇦🇲Arménie Une mémoire culturelle millénaire portée vivante, une hospitalité qui n'est pas de la politesse mais de l'âme 🇲🇦Maroc La coexistence de la modernité et de la tradition, la table généreuse, la poésie dans la langue quotidienne 🇹🇷Turquie L'héritage ottoman de l'hospitalité et du raffinement, les bazars vivants, la coexistence des mondes 🇺🇿Ouzbékistan Samarcande, la Route de la Soie, une culture persane cousine préservée sous d'autres horizons 🇵🇹Portugal Le saudade comme le Hafez — une mélancolie belle qui dit quelque chose d'essentiel sur la condition humaine
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Et dans 60 ans

Nous sommes en 2026. L'intelligence artificielle restructure le monde à une vitesse que personne ne maîtrise entièrement. Dans 60 ans, tes petits-enfants vivront dans quelque chose que tu ne reconnaîtrais pas.

Maryam, l'institutrice de Téhéran, avait quelque chose que tu cherches peut-être sans le savoir. Pas le Shah. Pas la SAVAK. Pas les inégalités criantes entre les deux Téhérans. Mais la poésie comme ressource quotidienne. L'hospitalité comme réflexe. La table comme espace sacré. Et cette façon persane de tenir ensemble, dans la même journée, la modernité la plus récente et la sagesse la plus ancienne.

Ce que tes petits-enfants chercheront en 2086 — cette profondeur temporelle, cette culture qui n'a pas sacrifié son passé sur l'autel du présent — c'est peut-être ce que tu as encore la chance de trouver aujourd'hui, dans certains endroits du monde.

Ils vivaient dans un intervalle entre deux mondes. Ils ne savaient pas lequel ils préféraient — jusqu'au jour où l'un des deux disparut et que l'autre ne ressembla à rien de ce qu'ils avaient imaginé.

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Questions fréquentes

Les femmes iraniennes ne portaient vraiment pas le voile en 1966 ?

Dans les milieux urbains et modernisés, non — le voile n'était pas obligatoire et les femmes éduquées en ville ne le portaient généralement pas. Le Shah avait même interdit le port du voile dans certains contextes publics dans les années 1930 (sous son père Reza Shah), politique partiellement abandonnée ensuite. En 1966, le port du voile dépendait largement de la classe sociale, de la région et des convictions personnelles. Les femmes du sud de Téhéran, des villes religieuses comme Qom ou Machhad, et des campagnes le portaient généralement. Ce n'est qu'après 1979 qu'il est devenu légalement obligatoire pour toutes les femmes dans l'espace public.

Qu'est-ce que la SAVAK exactement ?

La SAVAK (Organisation de renseignement et de sécurité nationale) a été créée en 1957 avec l'aide de la CIA américaine et du Mossad israélien. Ses agents surveillaient les opposants politiques, les intellectuels, les syndicalistes et les religieux. Ses méthodes — arrestations arbitraires, torture, disparitions — ont été largement documentées par Amnesty International dès les années 1970. La SAVAK contribua à radicaliser l'opposition au Shah et à créer les conditions de la révolution de 1979.

Qu'est-ce que le fal-e Hafez et est-ce que ça se pratique encore ?

Le fal-e Hafez est une pratique de divination par la poésie : on pense à une question ou une préoccupation, on ouvre le Diwan de Hafez au hasard, et le premier vers sur lequel tombe le regard est interprété comme une réponse ou un présage. Cette pratique remonte au XVe siècle et reste très vivante en Iran aujourd'hui — même malgré la révolution, même chez des personnes qui ne se définissent pas comme religieuses. Le Nowruz (Nouvel An persan) est notamment l'occasion traditionnelle du fal-e Hafez en famille.

Qui était Forough Farrokhzad ?

Forough Farrokhzad (1934-1967) est considérée comme l'une des plus grandes poètes iraniennes du XXe siècle. Ses recueils brisaient les tabous de la poésie classique persane en y introduisant le corps, le désir et la subjectivité féminine de façon directe et moderne. Réalisatrice également (son film documentaire "La Maison est noire" sur une léproserie reste une œuvre majeure du cinéma iranien), elle mourut dans un accident de voiture en 1967 à 32 ans. Ses œuvres furent interdites après 1979 mais continuèrent à circuler clandestinement. Depuis les années 1990, elle est progressivement réhabilitée en Iran.

Quelle est la suite de la série "1966" ?

L'épisode 5 sera consacré à l'Italie — la dolce vita, l'Italie du miracle économique des années 60, les Vespas, les piazzas et ce dimanche qui existait vraiment. Les épisodes suivants couvriront le Brésil et l'Argentine.

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Sources : Plan Organisation of Iran — données économiques 1960-1979 · Abbas Milani, The Shah (2011) — biographie de référence · Ervand Abrahamian, Iran Between Two Revolutions (1982) · Forough Farrokhzad, Tavaludy Digar (1964) · Jalal Al-e Ahmad, Gharbzadegi (1962) · Amnesty International — rapports SAVAK 1970-1979 · Archives presse iranienne 1966 · Banque mondiale — données économiques Iran.